ART ET ANARCHIE

JIHEL : art et anarchie


Cet artiste sait très bien depuis toujours que le monde ne lui appartient pas et que la société ne lui réserve rien de bon. Il va donc trouver tout jeune alors qu'il est encore étudiant son réconfort dans la création, mais pas n'importe laquelle, celle de la révolte, celle que l'on trouve à fleur de peau, celle qui fait mal, une sorte de concentré de noir et d'errance en bout de nuit. De galères en histoires courtes, toujours plus courtes, lieus de vies sans lendemain, il sait d'avance qu'il perdra à la fin, il le sait et il le dit à qui veut bien l'entendre par dessins interposés, la mort est omniprésente dans son hyperactivité notoire, pierre angulaire de son art, elle est l'édifice de son parcours, on a toujours l'impression que son dernier dessin ou son dernier texte est fait comme s'il était l'ultime. Mais à bien y regarder la camarde est stimulante car elle encourage en permanence la créativité, il dira un jour "Cette idée de mort qui me cerne est une expérience éprouvante et déboussolante mais j'ai beaucoup appris grâce à elle, je lui dois tout."

Car notre artiste mêle écriture et dessin et sans le vouloir il capte la lumière du suspense. On perçoit bien que l'ennui chez lui c'est la mort. Un temps il avait des listes de tout ce qu'il devait faire avant de mourir, puis il a cessé de bourrer ses tiroirs sachant qu'il n'aurait pas le temps, alors il pare au plus pressé.

Des paumés du petit matin aux filles aux ongles trop rouges il va errer de salons en festivals, de villes en pays, de pays en continents ne s'attachant à rien avec l'obstination de quelqu'un qui fuit comme s'il était inconvenant d'être aimé. Ce handicap allait devenir une force au fil des ans et celui qui disait toujours qu'il avait l'impression pénible de se répéter a ouvert des portes pour de nombreux artistes qui suivirent son exemple.

La lumière est venue à lui sans qu'il la cherche, il dessine depuis cinquante ans quoiqu'il arrive et advienne que pourra, la noirceur du monde alimente le graphite de son crayon, la misère éclate sous sa plume dont le phrasé est inimitable, entre tendresse et désespoir, nostalgie et aventures. Des pans entiers de son intimité vont se dévoiler dans ses dessins, il n'est pas rare de dénicher une femme qui entre dans sa vie, une qui en sort, une qui y reste, un ami qui vient de mourir, un animal qui est arrivé et ainsi de suite, il faut être fin observateur mais en simple invité vous pouvez devenir un familier si vous savez vous y prendre.

Mais le voilà célèbre notre anar, les prix crèvent les plafonds, les collectionneurs se l'arrachent, des petites cartes postales aux sérigraphies la folie s'est emparée du marché, Jihel est un artiste reconnu, vénéré, adulé, seulement il y a un hic, lui se fiche de tout ça, ce qu'il veut c'est jouer avec l'image, il décrit le monde tel qu'il le voit ou l'imagine, sans fioritures ni fantasmes, un monde sombre bien sûr. Des dessins secs taillés à la serpe, des textes sobres, épurés, tout ça est en phase avec le réel, la vraie vie, il ne se regarde pas le nombril, il sait qu'il est un témoin.

Il faudrait toujours regarder les caricaturistes pour prendre le pouls de son époque.

Jihel est un artiste désenchanté qui se complaît dans le désespoir, de là il tire un venin sans âme qu'il distribue dans l'urgence en encres de couleur, l'essentiel doit être rapidement dit, c'est un enchantement pour mes yeux de puriste car non collectionneur je peux juger en dehors de la sphère du fric.

Cet artiste est anar, c'est certain et ça lui colle bien à la peau, je ne vais pas trop m'étaler sur cet aspect des choses, deux rédacteurs l'on très bien fait dans la catégorie 88, Brice CAREME et Diamantina DIAS, deux textes majeurs qui fixent bien JIHEL. Mon propos est plutôt sur le sens artistique de cette très belle série largement incomplète sur ce site et c'est bien dommage. De Tachan à Ribeiro en passant par Arnulf, Escudero, Ferré, Renaud, Campion, Brassens, etc, les deux couleurs principales qui vous sautent aux yeux sont le noir et le rouge, un mélange un peu savant d'où se détache un poing serré comme un signe de reconnaissance qui prend toute sa dimension en ces temps de troubles et d'extrêmes.

Cet incurable désespéré peut continuer à afficher son pessimisme tranquillement, le noir n'est pas près de sombrer, son seul regret je crois est de n'avoir plus de temps pour rien et seule son écriture le maintient encore dans ce monde qui lui semble une chose trop vaste et sans synthèse possible.

La plus belle phrase qu'il m'ait dite lors d'un de nos multiples entretiens est celle là " Il m'arrive d'écrire des mots qui ne correspondent pas à mon dessin, on peut croire qu'ils n'existent pas, non, c'est juste qu'ils se sont perdus."

Jihel est un élastique en quête du grand saut perpétuel, il se consume comme une souffrance perdue, il se défait longuement de son personnage d'artiste maudit pour épouser un temps qui n'est plus le sien, sa dernière phrase sera "je vis tellement tout le temps dans ma tête" 
 

Certains propos ont été recueillis téléphoniquement ou par e-mail. 

Clarice SIMONAS

Avocate 

2016 : Jihel créé par Janick Jacquet 

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