Jihel, le pirate de la perception.

 

Il y a un espace d'illusion et de profondeur qui sied parfaitement aux dessins dits pirates de Jihel , salons de cartes postales ou autres, (car on oublie trop vite que le fils maudit de l'art a piraté de nombreuses autres manifestations, salons de l'automobile, biennales d'art contemporain, meetings politiques, etc...), cet espace là se trouve justement au cœur de cette diversité, dans la forme et dans le fond, et c'est ce qui au final fait la vraie force de son travail. Les critiques bloquent toujours sur la quantité oubliant, excusez du peu, la qualité et l'innovation (Là où beaucoup d'artistes sont restés immobiles dans leur manière de créer, Jihel s'est essayé à toutes les formes artistiques) je suis en profond désaccord avec le texte de BOUSSETON que je viens de lire et traitant de ce sujet. Je vous renvoie à ce dernier facilement accessible sur plusieurs sites internet (repris également dans les grandes lignes sur un site libertaire) et même s'il décrit très bien l'univers symbolique et anarchiste de JIHEL , il oublie trop de points importants de sa démarche, le refus de dépôt légal mais aussi de copyrigth ce qui n'est pas rien pour un artiste aussi célèbre que lui, l'absence du mot surréaliste est majeure car comme oubli, elle englobe cette accumulation d'idées, de fantasmes et de métamorphoses en devenant l'héritage d'une écriture dessinée automatique mais profonde, oubli de taille donc. Au final Bousseton écrit sur cet artiste comme hypnotisé par un maitre, alors que Jihel a toujours tout fait pour éviter ce type de posture, fuyant comme la peste la séduction et les honneurs.

Autre point majeur et oubli central, le manifeste de la Piraterie de 1988 où Jihel donne les grandes lignes de ce mouvement au fil des salons piratés le long de cette année, ce manifeste est paru en fascicule et a été approuvé par des grands noms de la carte postale contemporaine, Neudin, Fildier, Sturani, Biémans, etc...Il fut distribué gratuitement par Jihel lui même à la Mutualité lors des deux "Cartexpo" de Janvier et de Juin de la même année. Je retiendrais cependant la conclusion de cet article "Il est difficile de ne point succomber à l'esthétique et "philosophie" de cette œuvre" Tout est dit, le reste est inutile et superflu, car ronronnant.

Il faudra bien sur revenir sur la quantité phénoménale des cartes pirates de Jihel pour étudier bien au delà des pin-ups représentées l'ensemble des symboles et messages délivrés, ce qui à mon avis n'est pas une mince affaire tant les sujets sont variés. Jihel est un passeur d'images, il reprendra très souvent de nombreuses pin-up avec souvent (pas toujours) l'accord de ses confrères (Louis Carrière etc...) Ces dessins repris, remaniés, déconstruits, reconstruits, vont traverser les siècles, ils sont vivants, qui les a créés, on s'en fiche, il ne faut pas oublier deux choses importantes dans le parcours de Jihel qui en somme n'en font qu'une, anarchie et piraterie. Pourtant les critiques furent rudes, il était facile pour les amateurs de documents anciens de charger cette discipline, ce faisant, les mauvais coucheurs vont donner des lettres de noblesse à une histoire de l'art perçue à présent comme un mouvement ancré dans son aire de compétence. Il faudra néanmoins se poser la question du, pourquoi un artiste comme lui est allé s'encanailler sur ce type de salons de la carte postale alors que tant de lieux plus prestigieux étaient prêt à l'accueillir, j'ose une réponse, étant amateur lui même de documents anciens, il rénovait le genre et faisait ainsi d'une pierre deux coups en insufflant à ce type d'expositions son geste rageur, iconoclaste et blasphématoire, il va provoquer et mettre à mal l'académisme des organisateurs épris de traditions, sa révolte va se retrouver nue et menaçante comme le cri d'alarme d'un homme conscient de sa force, on l'accepte ou on le refuse, le compromis n'existe pas, et il aime bien quand on le refuse, c'est lui, Jihel, bien loin des formes chatoyantes de ses filles nues, telles que décrites malhabilement par le texte dont je fais état ci-dessus. La "réaction primaire" se transforme alors en exégèses contradictoires qui s'adressent implicitement à lui, point final. Jihel est le fer de lance de ce mouvement pirate, partout à la fois, il ne s'encombrera pas de préjugés pour déroger aux règles de présence sur le salon ou aux nombre de cartes publiées, présent à Marseille et représenté à Lorient, il peut exécuter jusqu'à 10 cartes pirates sur une seule date, époustouflant. Il fit d'ailleurs un émule en la personne de LENZI qui sur plusieurs salons vendaient une bonne dizaine de cartes pirates différentes faites à la main, que Jihel lui achetait parfois.

Ce mouvement dura une bonne quarantaine d'années et même s'il existe de ça et là encore des cartes de salons non officielles on ne peut plus appeler ces dessins des cartes pirates, le mouvement est mort le jour où Jihel quitta la place. Il s'expliqua là dessus dans un article paru dans une revue cartophile d'outre Manche et déclara tout de go "Je ne considère pas ce piratage comme un mouvement mais plutôt comme un instant d'humeur né d'une volonté de perturber, de casser une ambiance pré-établie, au final seulement dix années sont à prendre en compte, le reste c'est de l'esbroufe" Que dire ? Personnellement j'ai une autre approche plus terre à terre, bien entendu chaque illustrateur agissait dans son coin, ce n'était pas un mouvement spontané et concerté, c'était surtout à qui tirerait le chaland vers son stand. Je penche pour un mouvement individualiste avec deux têtes d'affiches, Biémans et Jihel, la grosse période des cartes pirates vit se greffer tout un tas de dessinateurs jusqu'aux plus célèbres (Faizant, Oziouls, Solo, Barberousse etc) attirés par les sirènes de l'argent vite gagné, aucun intérêt, les productions sont mal calculées et trop cadrées par des organisateurs avides de publicité, on est loin, très loin des productions libertaires de Jihel, et lui même ne s'y est pas trompé, c'est à partir de ce moment là qu'il ne répondra plus à aucune invitation de ce type et qu'il continuera dans son coin son travail de piratage. Jihel était toujours attendu au tournant, on lui reprochait de ne pas être dans le moule, de vendre avant ou après, beaucoup de cartes pirates furent éditées et distribuées parfois une semaine avant, d'autres une semaine après, d'avoir plusieurs pseudos, de ne pas couvrir tel salon, de trop se servir du nu féminin, de puiser ses modèles dans des revues (période montage-découpage) ou dans des BD érotiques, lui au moins, il savait se mettre en danger en dehors des cadres fixés et peu lui importait ce qu'on disait de lui, il fonçait avec cette personnalité hors du commun qui ne s'encombre pas de pleureuses, il disait toujours aux autres créateurs " Le temps fera le tri, créez, vous êtes une époque..." J'entends résonner ces mots et ça me fait du bien aujourd'hui, il avait raison avant tout le monde. Et pourtant personne ne lui a pardonné son succès, les jaloux étaient à la porte, et ils le sont encore.

 

Audric JONES Londres. collectionneur de cartes postales et d'estampes.

 

J'ai contacté pour cet article plusieurs collectionneurs de l'artiste JIHEL que je veux remercier ici.

2016 : Jihel créé par Janick Jacquet 

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