LES PIEDS NICKELES 

Jihel et les Pieds Nickelés


 

 

J'ai connu les créations de l'artiste Jihel bien trop tardivement, je le regrette vraiment et pour tout dire, c'est par internet et le site d'enchères ebay que j'ai eu la chance de le connaître en 2013, je considère cela comme une chance car je suis follement épris par le graphisme de cet artiste, des traits souvent épais qui donnent un relief et une profondeur à ses dessins, des fonds marbrés rarement neutres si ce n'est dans sa fameuse période rouge, une écriture un peu compliquée quelquefois, agressive souvent, mais toujours à la mesure du sujet représenté.

Me voilà donc pris dans l'engrenage du collectionneur débutant, c'est vous dire le travail que j'ai pour me constituer une collection la plus complète possible sur mon thème favori, les pieds nickelés. Collectionner c’est bien mais je ne veux pas le faire bêtement alors j'ai cherché à en savoir le plus possible sur cet artiste dont la célébrité dépasse très largement notre hexagone.

Pour bien situer les dessins de Jihel il faut savoir qu'il est anarchiste, mais qui ne le sait pas ?, de plus il ne s'en cache pas, c'est sa marque de fabrique, qu'il fit partie d'un réseau activiste plusieurs fois démantelé puis réorganisé dénommé "Louise Michel", d'où les nombreux dessins comportant cette mention ou plus simplement un petit portrait de la vierge rouge, et surtout qu'il distille plus ou moins insidieusement des slogans libertaires même dans des dessins que l'on pourrait qualifier de banals, type les cartes postales pirates de salon, sur des dessins érotiques ou même sur des planches d'hommage à certains artistes. Très souvent les textes sont de lui, mais quelquefois des citations puisent dans les maximes anarchistes. Il connaît à priori beaucoup de monde de par la planète, relations qu'il noua dans sa période journalistique, il a aussi beaucoup d'ennemis surtout à droite et à l'extrême droite de l'échiquier politique. Son nom de code dans la clandestinité était Egrégore. Il est un écologiste forcené, membre de Greenpeace, pour la protection animale et végétarien, membre d'Amnesty International et de diverses associations pacifistes. Ce portrait dressé n'est pas à charge mais est utile pour mieux comprendre beaucoup de ses dessins.

Comme je suis désolé de ne pas avoir connu les salons et expositions des années 70-80 où l'on pouvait encore rencontrer Jihel en chair et en os, j'ai tellement de questions en suspens sur de nombreux dessins, j'imagine aisément les discussions mouvementées relatées par d'autres rédacteurs au fil des articles de ce site, ce devait être passionnant, mais qui aujourd'hui en prend vraiment la mesure ? Qui peut imaginer cette chance d'avoir pu converser un jour avec ce génie de l'écriture dessinée ? Qui mesure la chance qu'il a eu de côtoyer ce créateur d'un temps uchroniste ? Néanmoins on peut se consoler avec ce site vraiment très bien agencé qui nous donne beaucoup de réponses et ce grâce à des amateurs éclairés de la première heure qui le connaissent bien et c'est déjà ça, un grand merci à son auteur Pierre Combaluzier et à tous les rédacteurs sans qui des trous d'ombres resteraient à jamais éteints, puisse cette lumière continuer à briller sur celui qui a dépassé le symbolisme d'une vie éternelle.

J'ai eu l'occasion récemment de discuter de Jihel avec un artiste qui le côtoyait dans les expositions Parisiennes des années 80, cet artiste dont je vais taire le nom et dénommer X à sa demande me disait que Jihel était quelqu'un qui cachait bien son jeu, mais que déjà circulait le bruit de deux productions parallèles sauf qu'à l'époque tout le monde s'en fichait à part peut-être les vrais collectionneurs compulsifs de Jihel qui sentaient quelque chose leur échapper, l'ambiance sur son stand d'après X était souvent proche de l'émeute après complot. Jihel s'en tirait toujours par des pirouettes dont il avait le secret. Surprenant un artiste qui ne veut pas vendre une partie de sa production, qui la cache à certains pour la vendre à d'autres, qui détruit des parties importantes de sa démarche, qui double ou triple des messages comme pour les cartes pirates de salons, à ce sujet il n'est donc pas rare qu'un salon couvert par l'artiste le soit plusieurs fois avec des cartes semi-officielles et des vraies pirates car inconnues des organisateurs qui les découvrent quelques années plus tard chez un autre collectionneur. Drôle de pied de nez de ce peintre anarchiste reconnu qui est resté pour beaucoup un petit caricaturiste et ce pendant plusieurs décennies, des dessins noir et blanc imprimés en offset qui cachaient une production parallèle d'une autre ampleur, lithographie, pochoir et sérigraphie. Double ou triple vie artistique passionnante mais qui demande encore beaucoup d'éclaircissements.

Il faut noter que ce pan de la production de Jihel que sont les cartes pirates m'intéresse car il existe de nombreux dessins avec les pieds nickelés accompagnés de pin up plus ou moins dévêtues.

Je n'ai en tout et pour tout à ce jour qu'une petite cinquantaine de dessins de cet auteur prolifique et déjà je sens une approche intéressante dans le déroulé de son travail et surtout un fil conducteur artistique sérieux sur une production qui d'après un collectionneur assidu du sujet comporte plusieurs centaines de cartes. Ce qui me plait surtout et par dessus tout et là je sens bien que je ne suis pas le seul à aimer cela, c'est cette manière bien à lui de mélanger les genres, les personnages et surtout les époques, ce qu'il appelle lui des uchronies et dont j'ai découvert le mot avec le premier dessin que j'ai acheté. Cet auteur surprenant m'a permis de faire des recherches sur Talleyrand, je connaissais un peu bien sûr mais très mal, j'ai pris sur mes heures de sommeil pour étudier ce diplomate d'envergure que Jihel maltraite parfois un peu trop à mon goût, il manque des hommes comme lui dans notre époque malmenée, Jihel m'a donc invité chez Dubuffet et son hourloupe, Jules Verne et la science fiction, Marilyn Monroe et son charme exquis, Mona Lisa toujours aussi énigmatique, Péladan et bien d'autres personnages, il m'a séduit, le mot n'est pas trop fort, avec Foujita, il fallait vraiment oser, je crois que c'est pour l'instant mon dessin préféré, il y a une force insaisissable qui plane au dessus de cette œuvre et je peux dire que j'ai ressenti un vrai malaise en la découvrant, ce mélange savant avec Dubuffet et l'étoile flamboyante de Talleyrand sur la tête, ce dessin est d'exception et malheureusement je ne l'ai pas en collection, alors je viens et reviens l'admirer sur ce site et c'est un vrai bonheur pour moi. Me plait aussi beaucoup sa manière d'aborder nos trois compères à sa sauce libertaire mais qui reste pour moi parfois un peu opaque quand est abordé le sujet maçonnique. Finalement c'est dans ces interrogations que je trouve mon bonheur car des recherches quelquefois poussées s'imposent, les dessins sous une apparence calme et de bon aloi recèlent des hasards d'imagination historiques symboliques ou simplement ésotériques, il faut s'armer de patience, quelquefois ne pas insister, y revenir le lendemain, décortiquer le texte, mettre en diagonale plusieurs cartes, cet artiste est tourmenté, ceux qui l'on dit avant moi ont raison, tourmenté et contradictoire mais tout cela n'est pas fait pour me déplaire bien au contraire. Sa révolte est saine, elle porte en elle des espoirs de libertés malmenées, Jihel s'en arrange toujours bien et souvent par la dérision nous aide à penser un monde qui se dérobe, bravo l'artiste.

 

Et puis les textes, ces textes en argot, un argot bien à lui, avec des mots triturés ou inventés pour la circonstance comme un jeu à l'instinct, une forme de vérité qui est plus que nature, Croquignol jouant avec son orgue de barbarie qui nous pousse à lire le dessin suivant où Celine décompose comme un brouillage de traces sa musique antisémite, c'est très fort et un peu fou de sauter ainsi d'un Coluche attendrissant à un Abdul Hamid sanguinaire, vraiment très fort, encore plus fort d'avoir mêlé à ces satires les personnages créés par Louis Forton en juin 1908 dans la revue l'épatant éditée par les frères Offenstadt. Louis Forton doit certainement se féliciter de ce fils caché car de nombreux thèmes qui lui étaient chers sont repris par Jihel entre autres le Kaiser.

 

De filous et escrocs sous le crayon de Jihel, les pieds nickelés deviennent plus politiques, pacifistes ou anarchistes, ils interviennent sur les faits historiques qui passionnent le dessinateur et donnent de la voix comme pour nous indiquer la route à suivre. Les visages de nos trois gaillards sont un amalgame des créations de Forton et Pellos réunis mais à sa sauce à lui, il le fallait bien, on ne peut pas se séparer ainsi de visages légendaires, mais par contre il leur inventera des costumes toujours renouvelés contrairement aux auteurs légendaires, ce qui donne du charme à cette collection comme si d'un coup la carte postale se séparait de la bande dessinée pour vivre dessin après dessin une vie individuelle, il y a là une philosophie du non retour, un monde imaginaire sur une histoire entamée en 1908 et ce coup de force on le doit à Jihel, personne avant lui n'avait su séparer les images en créant des charnières, regardez bien chaque dessin, séparez-les puis rapprochez-les, vous constituez des puzzles d'affinités, il y a des textes qui s'imbriquent sur des dizaines de dessins pour délivrer un autre message, l'individuel se fait par successions l'instigateur d'une force globale. Jihel l'a voulu, à nous amateurs de le décrypter. J'ai pu sur une trentaine de dessins faire s'entrecroiser six idées générales inscrites en diagonales. Intellectualisme quand tu nous tiens.

Jihel contredira plusieurs fois Jean Tulard qui attribue l'expression "Pieds nickelés" à une pièce de Tristan Bernard sans nous apporter à ma connaissance sa vérité à lui.

Plusieurs hommages très intéressants verront le jour sous sa plume, Forton et Pellos bien sur mais aussi Aristide Perré, Badert, Jacarbo, Jicka mais aussi Raymond Chiavarino avec qui il a été ami , également Jacques Kalaydjian comme pour signifier que Jihel n'oublie pas ceux qui ont entretenu la flamme, lui la portera d'une autre manière mais tout aussi passionnante pour qui sait se plier à ses fantaisies uchronistes ou libertaires. Un reproche cependant, pourquoi avoir focalisé sa plume sur Croquignol ? Il est présent sur deux dessins sur trois, alors que Filochard ou Ribouldingue sont très peu représentés, c'est certainement dommage, il doit bien y avoir une raison mais elle m'échappe encore. Comme cet auteur parsemait ses dessins d'indices, une explication doit bien se trouver au détour d'un symbole ou d'une série de cartes.

On sent bien que Jihel a une manière un peu folle d'attraper la lumière et surtout de vivre sa vie d'artiste, une manière un peu singulière avec une élégance particulière en déjouant les codes par goût du risque, un dandy libertaire en somme. Il garde sa liberté de choisir préférant l'aventure artistique et la remise en question à la facilité du tout cuit, il s'agace des clichés flatteurs qu'on fait de lui, alors il nous bouscule pour prendre le large outre Atlantique, au final il est l'auteur d'un art minimal incisif, pas toujours très drôle mais puissant. On a l'impression qu'au delà de l'homme libre il se fichait pas mal des critiques qui pourtant furent nombreuses, son temps n'était pas celui des autres, sa fuite n'aliénait pas sa présence parmi ses confrères bien au contraire, sous-estimé pour ses caricatures politiques, il n'imposera pas son art dans les expositions et salons préférant le distiller par des réseaux libertaires souvent étrangers, Turin, Berlin, Londres ou New-York en appliquant des mouvements dans chaque ville (Copy-art, art déviant, art uchroniste etc...) Nombreux sont tombés de cul en découvrant de nombreuses années après ses productions artistiques parallèles. Plus rien n'est caché aujourd'hui et les deux productions s'entrecroisent et donnent une finalité pittoresque à une œuvre exceptionnelle.

 

En plus de son talent que l'on peut difficilement remettre en question, cet artiste au vu et lu de tous les articles qui émaillent les catégories de ce site à une très forte personnalité avec des masques multiples mais une indépendance d'esprit comme on en rêve. Il s'est gagné depuis longtemps le droit de dire les choses comme il avait envie de les dire. Cette force lui a permis de couper les ponts avec un monde qu'il avait réussi à fuir alors même qu'il était en plein dedans. Provocateur bien sur, toujours à gauche de la gauche il brouille les traces de sa vie rebelle en se faisant passeur d'images, je crois que cet homme pressé a toujours su prendre son temps pour apprendre à devenir ce qu'il mérite d'être en évitant pièges et manipulations. 
 

Gérard MONET

Architecte d'intérieur. 

JIHEL ET LENZI

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2016 : Jihel créé par Janick Jacquet 

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