JIHEL et la philosophie.

 

Voilà bien un grand et vaste sujet auquel s'est attaqué (on le verra sans grand succès) notre artiste dans une surprenante mais intéressante série regroupant très certainement un ensemble de 100 manifestes intitulé "La carte philosophique".

Avec ce type de dessins, Jihel nous entraîne sur les pentes de sa passion extrême, il faut dire qu'avant, surtout pendant ,et après Mai 68, il fréquenta de près ou de loin les grands penseurs de ce mouvement révolutionnaire, Bourdieu, Althusser, Foucault et son histoire de la folie*, Deleuze, Derrida et d'autres plus ou moins connus. Le petit dessineux anar de l'époque s'est piqué à ce mode de pensée qui aide à relativiser le temps. Il comprit très vite que sa vie serait déconstruction des normes et des pouvoirs, accusés d'exclure, d'opprimer et de nier les différences individuelles.

Cette révolution de Mai 68, portée par un courant philosophique Français héritier de Nietzsche est le cœur de cette série, il faut continuellement se référer à cette révolte étudiante pour bien comprendre les images et les textes délivrés par l'auteur, pas toujours facile d'aborder cet ensemble sans les repères de base nécessaires.

Jihel se devait bien d'en arriver à cette série, lui qui n'a cessé de se questionner et de délivrer des réflexions sur notre monde.

Cette série ni drôle ni sérieuse va faire la part belle à son ami Jean DUBUFFET, aux Pieds Nickelés et à Talleyrand surtout par la signature pour ce dernier, mais je vais y revenir. Elle fera intervenir des philosophes anciens ou actuels, mais aussi d'autres personnages parfois réels, parfois issus de son imagination fertile et intarissable. Quelques textes de forme ou de présentation sont empruntés mais la grande majorité sont de lui et reflètent l'esprit de l'artiste.

A scruter cette série que je pense avoir complète soit 100 numéros on se demande vraiment ce que le pragmatique Talleyrand fait dans ces images même s'il ne figure souvent que dans la signature, il est bien là. C'est oublier bien sûr un peu vite que tout simplement ce personnage ambigu de notre histoire de France est le moteur de l'écriture dessinée de JIHEL, il occupe un bon tiers de la production de notre artiste et ce pendant quatre décennies, un bail.

Si l'on se réfère à la carte de présentation (Numéro 0) ce qui fait au final 101 cartes, cette série verrait sa naissance en 1978, dix ans après Mai 68.

Il faut lire et relire ces petits manifestes, comprendre, s'interroger. L'image n'est pas anecdotique, elle développe et prolonge le message. JIHEL nous a de tous temps habitué à des textes parfois longs sur un format 10 X 15, vieille habitude du journaliste de l'écrit qui pense certainement à tort que l'image est réductrice.

Il en ressort un condensé séduisant et attractif, une nostalgie à peine voilée pour la révolte avortée de Mai 68 et dont il conservera une cicatrice toute son existence même si intelligent et réaliste il en percevait toute l'utopie.

Il s'attaquera dès les premiers numéros à l'art officiel, aux galeries d'art et aux musées, il défendra bec et ongles l'art brut et pour cela se servira comme un pied de nez de l'académique Joconde de Léonard de Vinci, effet saisissant et souvent diabolique, Satan étant de la fête. Les pieds Nickelés, souvent Croquignol d'ailleurs (Je pense que JIHEL avait un attachement plus marqué pour ce personnage, les autres étant laissés pour compte) apporteront la touche libertaire et révolutionnaire à cette déroutante série.

Un numéro 100 qui jette l'éponge me pousse à penser au vu d'un texte un peu désabusé et amer que cette série n'a pas eu le succès commercial escompté. Un comparse d'alors, le peintre New-Yorkais Mill REINBERG me livrera dans les années 80 que JIHEL pensait pousser cette série à 50 puis 100 exemplaires voire 300, elle restera pour le bonheur des collectionneurs à 30 exemplaires, tirage du départ. Gageons que l'avenir donnera des ailes à ces cartes qui méritent le panthéon de la cartophilie et plus encore. REINBERG me dira également que cette série qui sera éditée sur plusieurs mois (De mai à décembre) a été créée en douze jours, c'est vous dire la force de travail de JIHEL qui travaillait souvent jusqu'à l'épuisement physique, sans boire, ni manger, ni dormir avec pour fond musical Léo Ferré, Catherine Ribeiro ou Dominique Grange. REINBERG qui fut un proche de lui pendant de très nombreuses années me disait que Jihel s'imposait des rendez-vous avec lui-même pour étirer le temps qui passe.

Pendant que ses amis artistes de l'époque succombaient aux sirènes des TGV et autres sujets faciles lui s'attelait à la philo, thème peu vendeur il faut bien le reconnaître.

Peu de revues recenseront cette série révolutionnaire qui détonne fortement dans l'œuvre de l'artiste, même si de temps à autre les références ou pensées philosophiques émaillent son parcours de créateur surtout dans une série mythique baptisée "L'Allégorie Sociale"

JIHEL un philosophe, et oui, ne soyons pas surpris et découvrons jour après jour ces rhétoriques percutantes de déconstruction, fidèle on ne peut plus à son ami anar Jean DUBUFFET. Il est bien là l'ordre des choses qui fait que l'un pousse l'autre et même si les directions s'opposent, la réalité puissante de la masse de dessins que nous lègue JIHEL déstructure totalement l'art officiel.

Je suis obligé de parler des signatures émaillant cette série, l'ensemble des dessins est signé Jihel, mais chaque paraphe est une œuvre d'art dans sa construction comme si Jihel voulait prouver quelque chose qui m'échappe, une subversion de plus comme pour prendre de la distance avec le reste de son œuvre. Un peu à la Combas avant l'heure la signature occupe l'espace.

Un artiste anti-art toujours en dehors qui s'est perdu dans les méandres individualistes de son esprit tourmenté, un fou lucide que le système a rattrapé car le voici dans les plus prestigieuses collections et dans les musées les plus en vus. Cet accroc du déséquilibre, limite artiste maudit, le romantisme en moins traverse et accompagne nos vies.

Reconnu par ses pairs (Lui dirait surtout par ses impairs) la cote de cet artiste ne cesse de crever des plafonds et je pense que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

S'il ne fallait retenir qu'une seule série de l'œuvre de Jihel je pense que ce serait celle-ci. Peter SLOTERDIJK aurait dit lors d'une exposition des maquettes originales de cette série à BERLIN dans les années 80 avoir été époustouflé par la puissance du trait et du texte, pour mémoire ce philosophe Allemand est né le même jour et la même année que Jihel, le 26 juin 1947, coïncidence ?

 

LEVIN GARCIA CALL

Philosophe situationniste-libertaire.

*Certains auteurs affirment que ce livre serait à l'origine de la commune de Mai 68. 



 

Un philosophe libertaire, JIHEL



 

Il est vraiment dommage pour de multiples raisons que ce créateur visionnaire et surdoué ait choisi la marge pour s'exprimer car de par le fait il se situe toujours en dehors du monde de l'art et de la grande diffusion, mais n'en doutons pas et respectons sa démarche, c'est ce qu'il souhaite. Habitant le paysage artistique libertaire depuis plus de 40 ans, il distillera dans ses multiples créations de nombreuses idées philosophiques, le seul vrai problème est que dans ce livre à ciel ouvert que sont ses dessins, il faut une patience infinie pour faire se recouper des textes épars qui ne demandent qu'à être rassemblés, là est le jeu savant d'un artiste un peu fou, accrocher son lecteur pour le déboussoler et je dois dire qu'il le fait très bien.

Beaucoup ont baissé les bras mais ceux qui sont restés n'ont pas de regrets, les prix atteints par ces petits bouts de carton sont à la hauteur d'un travail acharné, une reconnaissance du vivant de l'artiste, de quoi le faire fuir encore plus loin... Ces prix de plus ne sont pas un feu de paille, voilà des années qu'il tient le haut du pavé pour des créations de ce type, il y a une régularité dans la côte qui a pris de court ceux qui prédisaient un engouement de courte durée... Voilà quarante ans que ça dure. A regarder de près l'œuvre graphique de Jihel on se demande pourquoi pendant plus de dix longues années il fréquenta assidûment ces expo-ventes dans des salons consacrés aux documents anciens avec des artistes à la petite semaine et des clients dédaigneux de la création contemporaine (Lui les appelait les cocos de la carte) On le voyait à Lille comme à Avignon s'invitant s'il ne l'était pas pour vendre sa carte pirate du salon, ce n'était pas toujours sans danger, certains organisateurs surtout au tout début au milieu des années 70 ne voulaient pas de ce mouvement d'humeur initié par un dessin somme toute peu présentable, pour la vitrine de leur salon, Jihel eut surtout maille à partir avec des municipalités de droite et réac comme à Nice ou Cannes. On comprend alors mieux ses dessins pirates vendus souvent à la sauvette qui étaient censés financer une production militante philosophique et activiste qui avait du mal à vivre. Et bien même sur ces cartes là notre artiste arrivait à faire passer des messages et de la poésie, des dessins souvent érotiques concoctés entre Turin et Paris, Berlin ou New-york, ce qui fit une disparité de tirages suivant les lieux ou il se trouvait, noir et blanc, litho, sérigraphie, montage macro en couleur, photo, il y eut une clientèle friande de ce type de représentation de la femme, il sut esquiver les critiques des féministes qui le suivaient depuis longtemps en créant en parallèle une série philosophique avec des textes de toute beauté sur la sexualité dans le féminisme, fermez le ban, Jihel avait le dernier mot, Gisèle Halimi se rangea de son côté, le récréation était terminée. Ce sujet déborda d'ailleurs largement le monde étroit du pictural pour s'installer chez les écrivains.

Petite précision il essaya dans la mesure du possible d'être présent physiquement sur le salon qu'il piratait, il lui arriva ainsi de faire deux salons ou trois sur le même week-end. Sur certains dessins il est mentionné que ce n'est pas lui mais un homme de main qui est chargé de vendre la carte, époustouflant d'organisation.

Il fut un temps pas si lointain où il procédait par abonnement, c'était donc facile de reconstituer la pensée de cet adepte de BOURDIEU qui s'inscrira dans une révolte permanente post-soixante-huitarde, on le suivait alors de Montmartre à Beaubourg, de l'atelier au Larzac et de l'usine aux squatts, c'est beaucoup plus difficile à présent qu'il s'est envolé à la rencontre d'autres passions. Ce fou dessinant ne tient pas en place, proche de Martial RAYSSE rencontré à Chelsea, il s'initiera aux couleurs flamboyantes qui consacreront sa période dite "Pop" la préférée outre-Atlantique, dans les années 70-80 elle fit vraiment grand bruit, mais là aussi il entretiendra un mystère sur certaines de ses oeuvres préférant souvent détruire plutôt que de vendre, nous parviennent alors les seuls exemplaires sauvés par des mains heureuses. Un incendie de son atelier détruira une grande partie du stock de la période dîte Américaine. Il flirtera avec le succés mais se refusant à courtiser les médias, il annulera expositions sur expositions partant vers d'autres cieux laissant derrière lui comme le passage d'une comète, ne faisant aucune concession il refusera les interviews et disparaîtra en pleine gloire se retrouvant quelque part sur la planète en dehors de tout système. Ce qui le guide dans la vie est tout de même cette phrase célèbre: "Ni Dieu ni maître" qu'il tente de mettre en application.

Une série dont on parle peu intitulée "Philo-Marilyn" est triplement intéressante car en plus d'être philosophique elle est d'une qualité artistique qui frôle le superbe, et cerise sur le gâteau les textes sur le couple ou l'amour libre sont hyper révolutionnaires et hors du temps, triple donc, philosophie art et sexualité. J'ai lu un jour quelque part que son acte était militant, par delà un dessin aguichant il imposait un texte à ses collectionneurs. S'être servi de Marilyn, ce sex-symbole est judicieux, les nus warholisés très pop-art attirent l'oeil profane, le texte se noie dans l'image et il faut s'y reprendre à plusieurs fois tant le regard est dérouté. Il est donc là ce secret de la construction philosophique d'une image, on ne le dira jamais assez Jihel est un artiste d'une force exceptionnelle, il n'invente rien, il tire profit de tout, un malaxage savant de l'écrit et du pictural. Voilà bien un artiste populaire qui démocratisera l'art philosophique, il a retenu la leçon de son ami Jack Lang, il se rapprochera du terrain en pénétrant des lieux improbables, usines, squatts, églises, supermarchés, bureaux, délaissant les lieux d'expositions naturels, une appropriation singulière dans la diversité, puis la fuite en avant dès l'arrivée des professionnels de l'art, galeristes, marchands, investisseurs. L'art urbain et le graph est né de ces pionniers qui refuseront le financement de leurs projets culturels pour ne pas tomber dans un académisme sociétal trop lié à l'indexation sur l'histoire de l'art.

Finalement ce qu'il voulait avant tout c'est que la culture ne se réduise pas à l'art et qu'elle existe en dehors de toute institution, qu'elle se construise sur le quotidien et la proximité et surtout par rapport aux parcours des individus. Nous sommes très très loin de la culture de l'offre publique qui est largement imposée et surtout à l'école, incompris bien sur car trop en avance il abandonnera, partira ailleurs, se cloîtrera. Dommage nous sommes certainement passés à côté d'idées révolutionnaires sur la culture sociale mais inapplicable dans cette société chloroformée par des politicards aseptisés (C'est de lui, série "Pan dans la gueule")

Sa critique de l'art en général rejoint celle de Dubuffet, il serait bien un jour d'extraire les textes si ce n'est déjà fait pour en faire un recueil de pensées, sa manière de perçevoir un art vivant, façon allégorique de détourner cet objet "Carte postale" pour en faire un échange visible du beau comme du laid, ça désacralise des siècles d'art idéalisé. Je pense que c'est de cette idée que lui vient sa passion de l'art brut et de l'art singulier.

De nombreuses séries essaimées pendant plus de quarante ans d'activité apportent au regard de l'amateur sa philosophie de la révolte. Un peu inorganisées ces séries occupent un espace bien à part dans le monde libertaire, peu de groupes d'ailleurs ne se réclament de ses idées un peu comme s'il faisait peur, un brin inaccessible. A celà il répondit un jour : "Pourquoi voulez vous que je sois un drapeau, un chef, je déteste les drapeaux et les petits chefs" Même le drapeau noir Jacques ? Et tout ça je sais que ça lui plait, lui le révolté situationniste à rebours, l'anarchiste individualiste, je sais pour le connaître bien que chaque idée à la marge détonne de l'intellectualisme prétentieux de nombre de ses confrères, ses pulsions symbolistes récupèrent en route le dadaïsme et flirte avec l'inconnu.

Finalement en détruisant des pans de la société, mariage, couple, sexualité, église, armée, Beaux-arts, police, justice, il participe d'une impulsion surréaliste. Une phrase de lui extraite d'un article résume son approche de l'amour et du couple "La jouissance est la fin de la liberté" Une dimension proche de l'abstinence qui transforme la sensualité en instincts vides de sens afin de les rendre frivoles, c'est de lui, lisez le, relisez le.

Des séries comme "La symbolique Vernienne" "La patte Noire" "Marilyn-philo" ou bien d'autres apportent des semblants de réponse aux questions que l'on se pose sur cet artiste, il suffit pour cela de bien les lire, de décomposer l'image en sortant du texte et son contraire, il se livre souvent en parlant de lui, de ce qui l'entoure, le touche, le révolte... et ce site avec son accrochage nous aide bien.

 

Phill TOREJON

Portugal 

Libérez les mots
LA PHRASE NOIRE

Est-ce qu'il faut encore des mots pour qualifier cette série alliant graphisme et textes, art et philosophie, couleurs et révolte, jour et nuit, est-ce qu'il faut des mots ?

Jihel est beaucoup plus qu'un simple artiste, c'est un cas d'école qui bouscule les effets de mode, un esprit curieux qui surprend encore et toujours, un artiste majeur de la cartophilie, de la gravure et de la sérigraphie. En maître de l'image il n'offre aucune alternative au hasard.

Amateur de séries, il aime par des titres détonants fixer le temps, son temps à lui, glisser sa plume au fond des mots pour parfaire son agitation, transmettre la vivacité de son esprit indocile, ce refus de s'aligner dans le rang est toujours bien présent, pas de bannière homologuée, un refus total de l'académisme, des théories et du système. Un insoumis bien avant l'heure.

La phrase noire aligne ses mots, un mouvement de phrases construites par une liberté totale des signes mais avec une effervescence créatrice insolente, la nostalgie fait un pied de nez à la peur, une typo manuscrite qui nous rapproche de l'auteur, bien vu. Il est devenu avec les ans dans sa dimension libertaire le mauvais joueur, celui qui ne veut plus participer, il le dit et je pense qu'il a raison, il est la valorisation de la spontanéité, il est la vie, tout simplement, c'est ce que l'on attend de lui.

Lisez le, surprenez vous, c'est une montagne de textes qui s'offre à vous bien volontiers, l'entrée en lecture passe par les formes artistiques d'un dessin non convenu, laissez vous entraîner dans les couleurs chaudes ou sombres, vous avez devant vous un livre d'artiste dont les feuilles amovibles se protègent entre elles comme pour maintenir à distance les intrus. Quel éditeur un jour aura l'idée de rassembler cette série dans un livre?

Les symboles affluent et impriment le sens des mots, manière hors du commun de justifier ce choix singulier d'une nudité féminine, l'œil est aimanté, les mots se glissent et se portent à disposition du lecteur, l'académisme voulu d'une Joconde manipulée, triturée fait corps avec la belle écriture de cet homme inclassable, et surtout n'essayez pas de l'enfermer dans une boite, Jihel franchirait les Alpes.

Péladan comme un instant volé à l'imaginaire de sa palette, le chevalet est au sol, le grand écart est possible, le cri est humain, il pénètre l'accumulation des mots, contradictions subtiles d'un mal être qui s'accepte, qui s'efface et se contredit.

C'est un chef d'orchestre qui fait se casser les notes sur une abstraction dynamique, l'envolée est psychique, elle résonne en bosse sur nos vies. Prenez le temps de lire, vous casserez ainsi le dogme de l'automatisme.

Cette série est pour moi la plus belle, vous l'aurez sans doute compris, sinon je recommence.

Où que tu sois artiste maudit, incompris, merci.

Antonio CALVEZ.

Portugal. 

Cartes philosophiques

2016 : Jihel créé par Janick Jacquet 

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